L’un des plus grands maux auxquels est confrontée la Guinée, c’est cette croyance profondément ancrée dans notre société en ce que l’on appelle en anglais la “zero-sum theory” ou la théorie du jeu à somme nulle.
Selon cette vision étroite du monde, chaque victoire implique une défaite, chaque gain suppose une perte équivalente. Ainsi, si Samba gagne quelque chose, cela signifie forcément que Tamba aurait perdu cette même chose. Autrement dit, les ressources sont fixes et limitées, et les richesses impossibles à créer.
Cette mentalité nous rend souvent hostiles les uns envers les autres, nous poussant à la méfiance et à la division. Elle alimente la manipulation politique et nourrit cette hostilité entre nos communautés en nous faisant croire que si le Soussou gagne, c’est le Malinké ou le Pullo qui perd, et vice-versa. Voilà comment nos dirigeants, souvent cyniques et calculateurs, nous montent les uns contre les autres pour mieux asseoir leur pouvoir et préserver leurs privilèges.
Le jour où nous comprendrons que nous avons plus en commun avec nos compatriotes qu’avec ces élites dirigeantes, fussent-elles de notre propre communauté, ce jour-là nous formerons une force irrésistible. Ce jour-là, plus aucun tyran ne pourra nous diviser pour continuer à régner.
Malheureusement, beaucoup parmi nous continuent de croire que le simple fait qu’un dirigeant soit “des nôtres” suffit à garantir qu’il défendra nos intérêts. C’est une illusion dangereuse qui nous pousse à accepter l’inacceptable et à tolérer l’incompétence et la médiocrité. Nous suivons parfois aveuglément des hommes et des femmes dont la seule légitimité est d’avoir un patronyme ou une origine semblable à la nôtre.
Il est plus que temps de briser ce miroir aux alouettes. Nos véritables alliés ne sont pas ceux qui paradent en cortège dans des véhicules de luxe achetés avec l’argent public, pendant que nous suffoquons dans les embouteillages ou que nous marchons des kilomètres à pied. Nos alliés sont ceux qui, comme nous, peinent à nourrir leurs enfants, vivent sans eau courante, dorment avec les moustiques et subissent chaque jour l’humiliation d’un État qui n’est souvent présent que par la violence.
Nos vrais “parents” sont ceux qui partagent nos souffrances, nos espoirs et nos luttes. Ce sont eux qui, comme nous, habitent dans des quartiers oubliés, attendent en vain l’eau au robinet, sont privés de soins dans les hôpitaux par manque d’argent et se battent chaque jour pour survivre dans un pays qui les tue à petit feu.
Nos vrais ennemis sont ceux qui pillent nos ressources, nous méprisent pendant qu’ils vivent dans l’opulence. Ceux-là, ne sont pas nos frères. Ils ne sont pas des nôtres. Ils sont les ennemis de notre bien-être, de notre avenir, de notre dignité.
Nous devons raviver en nous le patriotisme, non pas celui des slogans, mais celui de la conscience. Nous devons réveiller notre esprit de solidarité pour faire front commun contre ceux qui nous divisent, nous exploitent et appauvrissent notre pays pour leur seul profit.
Nous n’avons rien à gagner à entretenir ces fractures ethniques ou à se cloitrer dans nos enclos communautaires. Nous avons tout à gagner à nous unir autour de ce que nous partageons : une même souffrance, un même pays, et surtout, une même soif de justice, de dignité et de changement.
Abdoulaye J Barry
ajbarry@live.com
N’Zérékoré, Guinée
