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TRIBUNE : LA FORMATION EN GUINÉE À L’ÉPREUVE DU NON RESPECT DES PRINCIPES DE l’INGÉNIERIE PÉDAGOGIQUE ET DE LA THÉORIE DU CHANGEMENT.

Dans un contexte où le développement humain et institutionnel repose sur la qualité des formations continues, le cas guinéen interpelle.

En effet, la majorité des séminaires de formation organisés dans le pays trahissent les principes fondamentaux de l’ingénierie de la formation et de la théorie du changement. Cette tribune propose une lecture critique de cette situation à la lumière des fondements théoriques et appelle à une refondation méthodologique des pratiques formatives.

La formation professionnelle et continue, entendue comme levier du changement organisationnel et du développement des compétences, suppose une planification rigoureuse fondée sur les principes de l’ingénierie de formation. Pourtant, en Guinée, une grande majorité des séminaires se déroulent en marge des normes pédagogiques et andragogiques reconnues. L’urgence d’une réforme profonde de ces pratiques s’impose pour que la formation contribue effectivement au développement national.

● 1. L’ingénierie de la formation : principes fondamentaux ignorés

L’ingénierie de la formation est définie comme un ensemble cohérent de démarches permettant de concevoir, planifier, réaliser et évaluer une action de formation en lien avec des objectifs précis. Elle repose sur plusieurs phases clefs : l’analyse des besoins, la définition des objectifs, la conception des contenus et méthodes, la mise en œuvre, puis l’évaluation.

En Guinée, ces étapes sont bien souvent escamotées. Les thèmes de formation ne sont pas issus d’un diagnostic rigoureux des besoins. Les approches pédagogiques utilisées ignorent l’andragogie, c’est-à-dire l’ensemble des méthodes d’enseignement destinées aux adultes.

La durée et le format des séminaires sont rarement adaptés aux contenus abordés, compromettant ainsi l’atteinte des objectifs pédagogiques.

● 2. Une logique économique au détriment de la logique pédagogique

Les motivations économiques prennent souvent le pas sur les impératifs de qualité. Selon les observations, environ 70% des séminaires de formation en Guinée se déroulent dans une « cacophonie totale », motivés par des considérations budgétaires : économies sur les coûts logistiques, primes attractives pour les participants, réduction drastique des durées.

Cette situation renvoie à ce que Argyris (1993) qualifiait de « learning façade », une illusion d’apprentissage qui ne transforme ni les pratiques ni les compétences. Ainsi, les formations deviennent un but en soi, et non un moyen de transformation.

● 3. Absence de régulation et crise de qualité

Le secteur de la formation, notamment lorsqu’il est pris en charge par des cabinets privés ou des institutions académiques, souffre d’un manque criant de coordination et d’évaluation. Ni les contenus ni les compétences pédagogiques des formateurs ne sont systématiquement évalués. Cette défaillance est aggravée par l’absence de normes nationales de qualité en matière de formation continue.

Comme je le répète souvent lors de mes communications: « la qualité d’une formation se mesure à la transformation des pratiques professionnelles et non à la satisfaction immédiate des participants ». Or, en Guinée, la formation est souvent conçue comme une opportunité économique, et non comme un vecteur de développement.

● 4. Théorie du changement : une dimension inexistante

La théorie du changement repose sur une planification stratégique fondée sur une chaîne causale explicite : si des interventions précises sont menées, alors elles produiront des effets attendus sur le long terme (Weiss, 1995). Cette logique est absente dans la majorité des formations en Guinée.

Les séminaires ne sont pas pensés dans une perspective systémique et transformative. Il n’existe ni vision stratégique claire, ni indicateurs d’impact, ni mécanismes de suivi post-formation. Résultat : moins de 30% des formations atteignent les résultats escomptés, quand elles ne sont pas tout simplement en inadéquation avec les besoins réels du pays.

● 5. Que faire ? Recommandations pour une refondation

Face à ce constat préoccupant, plusieurs pistes d’action sont à envisager :
▪︎1. Mettre en place une autorité nationale de régulation des formations avec un cadre normatif clair (agrément, contrôle qualité, évaluation).
▪︎2. Rendre obligatoire l’analyse des besoins avant toute action de formation, en lien avec les objectifs de développement sectoriels.
▪︎3. Professionnaliser les formateurs : exiger des compétences en ingénierie pédagogique et en andragogie.
▪︎4. Instaurer un mécanisme de suivi post-formation, avec des indicateurs d’impact sur les pratiques professionnelles.
▪︎5. Évaluer les formations à travers une approche systémique incluant les niveaux de réaction, d’apprentissage, de transfert et de résultats .

En depit de tout ce qui precede, la formation est une arme puissante lorsqu’elle est bien conçue. En Guinée, l’absence d’une ingénierie rigoureuse et d’une vision transformationnelle réduit son efficacité. Une refonte profonde des dispositifs est indispensable pour que la formation devienne un véritable levier de développement durable et non une simple opportunité économique de court terme.

Par Aime Stéphane Mansare
SOCIOLOGUE.
Expert-consultant en sciences sociales du développement en ingénierie de la formation / Pédagogue / Chercheur en sciences de l’éducation.
DG CERFOP
PCA IPCJGUINEE GUINEECOACHING

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